Avec les vacances d’été et le 90ème anniversaire des grèves de mai-juin 1936, tous les syndicats et les partis de gauche, du PTB à Vooruit, fêtent la conquête des congés payés par les grèves de juin 36 comme une grande victoire.
Mais fondamentalement, il s’agissait d’une concession minime qui a mis fin à une grève générale qui aurait pu aller bien plus loin, jusqu’à la remise en question du capitalisme en crise. Renverser ce système était vital alors que ce système capitaliste allait mener quelques années plus tard aux horreurs de la deuxième guerre mondiale.
Crise, fascisme et lutte des classes
Les années 1930 étaient celles de la pire crise économique du monde capitaliste. Le chômage et la misère ravageaient les pays les plus industrialisés, à commencer par l’Allemagne et les États-Unis.
En Belgique, la proportion de chômeurs complets et partiels passe de 4 % en 1929 à 40 % en 1932. Les principales mesures que le gouvernement propose face à la crise sont de faire baisser les prix et surtout les salaires, et d’exclure des milliers de chômeurs, en particulier les femmes et les étrangers, aggravant encore la misère et la crise.
La lutte de classe s’exacerbe sous toutes ses formes et devient une lutte pour la survie. En janvier 1933, la bourgeoisie allemande porte Hitler au pouvoir, afin d’étrangler les travailleurs en détruisant leurs partis et leurs syndicats, et de réarmer le pays. C’était un avertissement pour les ouvriers du monde entier.
Une grève qui démarre contre le fascisme
Les mobilisations ouvrières contre le fascisme se multiplient, comme en France en 1934, pendant que la bourgeoisie tente d’embrigader les populations pour préparer l’affrontement militaire qui arrive. C’est dans ce contexte qu’éclate un puissant mouvement de grève en France à la mi-mai 1936.
Quelques jours plus tard, le 22 mai, deux militants syndicaux du port d’Anvers sont assassinés par un fasciste. C’est l’étincelle qui déclenche le mouvement et, le 2 juin, les dockers se lancent dans une grève de 24h, malgré les dirigeants syndicaux qui leur disent de rester au travail.
La grève se prolonge plus d’une semaine, et la détermination des dockers finit par entraîner tout le pays dans un mouvement de grève massif, atteignant 400.000 grévistes le 14 juin.
La force du mouvement finit même par entraîner les employés de banque et des grands magasins, y compris certains qui soutenaient l’extrême droite de Degrelle encore quelques semaines plus tôt.
La trahison des dirigeants syndicaux
Face au mouvement, les grands patrons et le gouvernement s’inquiètent et cherchent les moyens de l’arrêter. Mais la menace des soldats déployés ne suffit pas, les grévistes bravent l’interdiction de manifester. Ce sont finalement les dirigeants syndicaux qui trahiront la grève et y mettront fin.
Ceux-ci sont intégrés dans le système depuis des années, refusent tout avenir autre que le capitalisme, et sont donc devenus des piliers de l’ordre capitaliste, en prétendant qu’une bonne coopération avec les patrons serait la meilleure manière d’améliorer la condition des travailleurs. Ils vont rapidement se rassembler avec les patrons pour se mettre d’accord sur quelques mesures suffisantes pour tenter de calmer les travailleurs.
Plutôt que de venir avec des revendications globales, en s’appuyant sur la force d’un mouvement qui dépassait les secteurs, les directions syndicales vont accepter de diviser le mouvement en négociant des concessions différentes secteur par secteur. Ainsi, même la semaine des 40 heures, qui était pourtant une revendication centrale du mouvement, n’est accordée que pour les secteurs où le travail est considéré comme pénible ou insalubre… par les patrons.
Les augmentations de salaire seront négociées dans chaque commission paritaire, donc par secteur, et après la fin du mouvement, alors que le rapport de force n’est plus là. Les congés payés qui sont accordés ne sont que de 6 jours, une semaine à l’époque. En réalité, cela veut dire une semaine sur les 52 de l’année, ce qui correspondrait à 2% d’augmentation de salaire…
Pour un tel mouvement, les gains sont extrêmement faibles. Mais les directions syndicales vont s’appuyer sur la promesse de congés pour tout faire pour convaincre les travailleurs de se remettre au travail.
Le capitalisme sauvé, la guerre arrive
Plutôt que de combattre les patrons, et de tenter d’aller le plus loin possible en partant de la volonté des grévistes, les dirigeants syndicaux combattent avec virulence les militants qui n’acceptent pas de se contenter de ces miettes. Des tracts syndicaux dénoncent « des gens qui souvent n’ont pas le courage de travailler en temps normal, qui sont à la solde des rexistes et de toutes autres cliques, voire même de la Haute Finance. […]
Ces bandes sont souvent composées de patrons de maisons de prostituées, de repris de justice, de mendiants professionnels à la solde de Rex ». Cette propagande grossière ne convainc pas vraiment les travailleurs, mais ceux qui voulaient pousser le mouvement plus loin étaient trop peu organisés pour devenir plus nombreux et avoir une influence.
Alors non, les congés payés ne peuvent pas être considérés comme une victoire ! Bien au contraire, les congés payés ont été les miettes que le patronat a jeté aux travailleurs pour sauver son système… et pour continuer la marche vers la deuxième guerre mondiale !
En 1936, la classe ouvrière française était en train de se mobiliser, quelques semaines plus tard, c’était les travailleurs espagnols qui s’armaient contre le coup d’État de Franco. Au même moment, au Moyen-Orient, des populations entières se soulevaient contre la colonisation.
L’enjeu n’était pas d’obtenir quelques jours de congés payés, qui allaient être retirés dès l’entrée en guerre. Un mouvement comme celui de juin 36 aurait pu changer le cours de l’histoire et mettre fin au capitalisme avant qu’il ne plonge l’humanité une nouvelle fois dans la barbarie.
Aujourd’hui, alors qu’une troisième guerre mondiale se rapproche, il faut tirer les leçons de ce passé, et se méfier comme de la peste des partis qui présentent les congés payés comme une victoire !
Travailler moins pour gagner plus… en renversant le capitalisme !
Avant leur mise en place, les congés payés étaient dénoncés par les patrons qui prétendaient que cela allait ruiner toute l’économie. En réalité, les patrons prétendent sans cesse qu’il n’est pas possible de diminuer le temps de travail, et imposent constamment des accélérations des cadences ou des heures supplémentaires. C’est parce qu’ils gagnent de l’argent sur ce travail supplémentaire !
La recherche du profit amène à cette situation absurde où une partie de la population s’épuise dans des emplois éreintants, pendant qu’une autre partie est exclue du travail et se retrouve au chômage avec des revenus diminués, voire pas de revenus du tout.
La société pourrait être organisée bien différemment ! Le collectif écologiste Bizi! a publié en 2010 une brochure montrant comment, en réorganisant l’économie autour des besoins et non plus des profits, en répartissant le travail entre tous, en optimisant l’utilisation des technologies, on pourrait travailler en moyenne une heure par jour ! Et cela sans diminuer la richesse totale, donc sans diminuer le niveau de vie ! C’est dire à quel point le capitalisme est aberrant, et à quel point il est temps de s’en débarrasser!
