Témoignage d’une prof confinée

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‘enseigne en fin de secondaire dans une école bruxelloise aux sections majoritairement techniques et professionnelles.

Le ministère nous a demandé d’assurer la « continuité pédagogique ». Pour ce faire, nous devons prendre contact avec nos élèves via Internet et leur envoyer du travail à domicile.

Ma première réaction a bien sûr été positive. Transmettre des connaissances et de la culture est mon métier, et je me disais que cela pourrait leur faire oublier un instant ce monde de fou dans lequel nous vivons et dont les jeunes, contrairement aux préjugés, souffrent beaucoup.

Néanmoins, j’ai tout de suite pensé à certains élèves dont je savais qu’ils étaient sans ressources : sans ordinateur, sans espace personnel, sans dictionnaire, et sans soutien parental pour les questions scolaires. Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre le coronavirus pour savoir que les devoirs à la maison sont profondément inégalitaires pour toutes ces raisons.

Très vite, j’ai réalisé que :

– que concevoir des devoirs qui soient à la fois intéressants et attractifs (parce que je ne suis pas près d’eux pour les encourager et les remettre au travail quand ils flanchent) prend beaucoup de temps
– qu’il faut le temps de les corriger.
– qu’avec mes enfants à la maison, mon temps de travail est pour le moins réduit ! que mes proches, amis et famille, me prennent aussi du temps : on se téléphone pour se remonter le moral, se rassurer, et partager notre colère par rapport à la situation.
– qu’être en contact sur Internet avec les élèves fait aussi qu’on se retrouve témoin, voire confident, d’élèves en détresse (les violences domestiques de toute sortes et les (tentatives de) suicide sont en grave augmentation depuis le confinement).

Ça, c’est pour ma situation personnelle.

Du côté des élèves, je me rends compte qu’une minorité d’élèves réagit aux propositions de travaux. Avec des collègues on se rend compte qu’entre un petit quart et la moitié des élèves répondent. Certains confient qu’ils sont très stressés parce qu’ils reçoivent trop de travail, vu qu’entre collègues il n’y a aucune coordination organisée. Et leur stress est légitime : certains redoutent que ces travaux à domicile déterminent leur réussite, inquiétude entretenue par la direction qui a donné un caractère « obligatoire » à ces travaux, alors même que le ministère évoquait l’envoi de travaux quand on pouvait attester que les élèves avaient les moyens de les réaliser (?!).

Beaucoup d’élèves n’ont pas le crédit suffisant pour rechercher sur Internet les documents à analyser. Et une grande partie n’ont pas du tout d’ordinateur : ils travaillent sur leur Smartphone, pas du tout conçu pour manipuler des documents d’étude.

Cette « continuité pédagogique » n’est que la continuité de l’improvisation que l’on ressent chaque année un peu plus dans les écoles populaires : demander des choses impossibles aux élèves, faire semblant qu’on a les moyens de faire ceci ou cela alors même que ni les profs ni les élèves ne les ont, mettre la pression aux profs et les culpabiliser (ça marche : tous les jours, je me lève en me disant « allez, faut que je trouve le temps d’avancer pour l’école », sauf que je me réveille aussi tous les jours avec deux enfants dans un appartement et au milieu d’une crise mondiale comme je n’en ai jamais connue… pardon de ne pas pouvoir faire abstraction.).

La « continuité pédagogique » n’est que le pendant cynique de la « continuité économique » : « faire tourner » les profs et les élèves en méprisant leurs conditions de vie.

Avec la fin du confinement, va se poser la question de l’organisation de cette société dont les dirigeants voudraient nous faire croire qu’en travaillant bien, on peut tous plus ou moins s’en sortir. Mais c’est faux ! Dès l’école ! Les inégalités entre riches et pauvres sont encore plus flagrantes au travers de la crise sanitaire et économique qu’on traverse.