1

L’indignation, un premier pas s’il mène à la révolte consciente

Depuis le 15 mai, la grande place madrilène de la Puerta del Sol est occupée en permanence par des manifestants qui se nomment eux-mêmes « les indignés ». Indignés par la politique d’austérité menée par le gouvernement, indignés par le chômage qui monte, indignés par la dictature des marchés, par le pouvoir des banquiers, par la corruption des milieux dirigeants, indignés par tout le système.

Leur nombre est allé croissant. L’interdiction de manifester en raison des élections, ne les a pas découragés. Et la tentative policière du week-end dernier de déloger les centaines d’occupants restés sur la place Puerta del Sol de Madrid par la force, a eu comme seul résultat l’afflux de milliers de manifestants venus de toute la ville.

Et entre-temps, l’indignation a gagné la Grèce où des milliers de manifestants occupent également les places des grandes villes.

Les commentateurs comme les manifestants font la comparaison avec ce qui s’est passé en Égypte, où l’action contre la dictature de Moubarak a pris la forme de l’occupation permanente de la place Tahrir au Caire. À Madrid cependant, l’indignation ne vise pas un homme mais tout un système.

L’austérité imposée en Espagne par le gouvernement Zapatero est draconienne : baisse de 5 % des salaires des fonctionnaires, suppression de l’aide de 400 euros aux chômeurs en fin de droits, passage de l’âge de la retraite de 65 ans à 67 ans et gel des pensions.

Quant à la Grèce, le FMI menace de suspendre les aides, si le gouvernement ne renforce pas les mesures déjà prises, alors qu’il est à son troisième plan d’austérité. Mais tous les efforts imposés à la population n’ont comme seul résultat l’augmentation des taux d’intérêts que les banques imposent au pays.

Partout en Europe, la classe capitaliste essaie de préserver, voire d’augmenter le profit de ses entreprises en bloquant les salaires, en faisant faire plus de travail par moins de travailleurs, en aggravant l’exploitation. Partout en Europe, qu’ils soient de droite ou se disent socialistes, les gouvernements prennent prétexte de l’endettement de l’État pour imposer des politiques d’austérité aux populations. Ce sont pourtant les milliards déversés pour aider les banquiers et subventionner les patrons des grosses entreprises qui ont brutalement aggravé l’endettement des États.

La guerre de classe menée par la grande bourgeoisie contre les classes exploitées ne peut que s’aggraver avec la persistance de la crise économique. Elle nous frappe déjà ici, en Belgique, mais ce n’est encore qu’un début !

En exprimant leurs désillusions envers les grands partis politiques et envers les faux espoirs d’une alternance gouvernementale, ceux de la Puerta del Sol ont fait un pas en avant. Mais il ne suffit pas de dénoncer les marchés financiers, le pouvoir des banquiers. Ni les uns ni les autres ne sont susceptibles de s’améliorer ou de se réformer, même sous la pression de la rue.

Sur la base de la propriété privée des entreprises et de la gestion capitaliste de l’économie, les classes exploitées n’ont pas d’autre avenir en cette période de crise que l’aggravation de leur sort. Mais elles peuvent se défendre et contre-attaquer. Il faut en être conscient : pour défendre notre droit à l’existence, il faut s’en prendre aux profits et à leur source, l’exploitation.

On peut se débarrasser de dictateurs comme Ben Ali ou Moubarak en leur criant « Dégage ! ». Il faut être assez nombreux et assez déterminés pour faire peur à leurs protecteurs.

Mais cela ne suffit pas pour faire disparaître la dictature de la finance. Pour cela, il faut détruire le système capitaliste dans ses fondements : la propriété privée des moyens de production, l’exploitation. Il faut exproprier la bourgeoisie et réorganiser l’économie sous le contrôle des classes productives.

Pour y parvenir un jour, il est vital d’imposer les objectifs qui préservent nos conditions d’existence. Contre le chômage, il faut la répartition du travail entre tous sans diminution de salaire. Contre la dégradation du pouvoir d’achat des salaires, il faut leur indexation sous le contrôle des travailleurs eux-mêmes. Contre les politiques d’austérité qui frappent les exploités afin de financer les intérêts versés aux créanciers de l’État, il faut l’expropriation des banques. Imposer cela, constitue l’objectif pour les mois, les années à venir, pour empêcher les parasites qui dominent l’économie et la politique de ruiner la société et d’enfoncer les classes qui la font vivre.




Un système sans avenir

Jeudi 5 mai, 10.000 enseignants ont manifesté à Liège. La ministre de l’enseignement francophone, Simonet, veut en effet faire passer l’âge de la préretraite à 58 ans, au lieu de 55 ans actuellement. Et pour ce qui est des salaires, elle insulte les enseignants avec la promesse d’une augmentation de 10 euros (brut) par mois.

La manifestation était aussi l’occasion pour les enseignants de pointer tous les autres problèmes auxquels enseignants et élèves font face quotidiennement : classes surpeuplées, précarité croissante des jeunes enseignants, profs non remplacés, manque de matériel, bâtiments vétustes, chauffage en panne chronique, copies payées par les parents, si ce n’est pas le ou la prof qui les paye de sa poche… Les manuels achetés et prêtés gracieusement par les écoles font effectivement partie d’un passé si lointain que rares sont ceux qui s’en souviennent.

Et le problème n’est nullement cantonné à l’enseignement francophone. Profs et élèves flamands font face aux mêmes problèmes. Le cas de l’école de Pittem en Flandre occidentale où 50 enfants s’entassent dans une classe de maternelle, n’est pas un cas isolé. En avril, 1500 enseignants faisaient grève à Anvers pour protester contre le changement de statut des écoles communales qui revient à leur semi-privatisation. En 2009 et en 2010, le gouvernement flamand a diminué encore les dépenses pour l’enseignement de près de 200 millions d’euros.

C’est là le résultat catastrophique d’une austérité qui dure depuis plus de 30 ans.

Si en 1981, les dépenses pour l’enseignement représentaient plus de 7% du PIB (l’ensemble des richesses créées dans le pays), elles représentent moins de 5% aujourd’hui. A taux égal, l’enseignement devrait avoir, rien que pour cette année, quelques 8 milliards d’euros de plus. Assez pour augmenter les salaires, embaucher, rénover les bâtiments, renouveler les équipements… et permettre l’épanouissement de tous les jeunes. Avec des cours de langues qui méritent ce nom, des cours d’histoire, de sport et artistiques pour tous, donnés dans des petites classes…

Les 34 millions d’euros proposés par la ministre francophone de l’enseignement ne représentent même pas 0,5% de ce montant qui manque à l’enseignement.

La communautarisation de l’enseignement, devenue effective en 1989, a été un des prétextes de cet énorme désengagement de l’Etat. Elle s’accompagnait en effet d’un gel des budgets qui, depuis, ont augmenté bien plus lentement que la croissance économique.

Mais si la communautarisation en a été un prétexte, la vraie raison du sacrifice de plusieurs générations de jeunes issus des classes populaires, dans des écoles dégradées d’abord et avec le chômage ensuite, c’était la crise de 1974. Pour subventionner les entreprises et réaliser les investissements que les capitalistes ne voulaient plus faire, la dette de l’Etat s’est accrue en quelques années de 20% à 120% du PIB. Les profits des entreprises redécollaient pour atteindre des sommets, par contre l’enseignement et les autres services publics commençaient leur descente.

Pour en arriver où ? A la crise de 2008 qui est loin d’être finie et dont les conséquences pour les classes populaires et leurs enfants se rajouteront à tout ce qui a été perdu les années précédentes.

Il faut avoir le culot d’une ministre de l’enseignement pour prétendre, comme le fait madame Simonet, que l’enseignement est LA priorité du gouvernement, mais qu’il faut comprendre que lui-même n’a pas d’argent.

Pourtant, l’Etat a pu trouver de l’argent pour soutenir les banquiers et les entreprises après la faillite bancaire de 2008. Ce qui n’est pas possible pour nos enfants, l’est donc pour les banquiers !

Et l’argent existe. Ce n’est pas à nous et à nos enfants de rembourser une dette contractée pour soutenir les plus riches. Pourquoi les banques ne pourraient-elles pas renoncer aux intérêts des prêts ? Leurs actionnaires n’en seraient pas sur la paille pour autant. Les profits des banques et des grandes entreprises battent des nouveaux records. Des milliards d’euros sont distribués aux actionnaires qui ne savent déjà plus quoi faire de leur argent, des milliards qui iront gonfler la spéculation pour préparer la prochaine crise. Et là, que feront les ministres? Fermer plus d’écoles ? Ce n’est pas impossible, c’est ce qui se passe déjà aux Etats-Unis, en Grèce, et ici même.

Non, l’enseignement, l’avenir de nos enfants, n’a pas la priorité dans le système capitaliste, ni des gouvernements à son service, qu’ils soient régional, national ou européen. Le profit des capitalistes est leur seule priorité. Les capitalistes ne voient pas plus loin que le prochain dividende, ils sont prêts à détruire l’éducation, la société et la planète, c’est bien pourquoi le système capitaliste lui-même n’a pas d’avenir.

Ils récolteront la tempête qu’ils auront semée. Et tous ensemble, nous avons les moyens d’imposer d’autres règles que celle du profit. C’est indispensable !




L’Europe et les « clandestins » tunisiens : des hauts murs et une démagogie abjecte

Les quelques 22 000 Tunisiens fuyant la misère au péril de leur vie qui sont arrivés sur l’île italienne de Lampedusa, se trouvent depuis plusieurs semaines malgré eux au centre d’une surenchère démagogique abjecte des gouvernements européens.

Le gouvernement de Berlusconi, lui-même nouveau propriétaire d’une luxueuse villa sur l’île de Lampedusa, a laissé pourrir la situation sur l’île pour ensuite hausser le ton contre l’immigration, réclamant que cette question soit gérée et résolue à l’échelle de l’Union européenne.

Mais les autres gouvernements européens ont fait la sourde oreille : le ministre allemand avance que le pays a ses propres immigrés clandestins, venus de l’Est, pour lesquels l’Italie ne paye rien. La Belgique ne voyait simplement pas la nécessité…

Mais Berlusconi veut redorer son blason devant l’électorat le plus nationaliste et réactionnaire, en se montrant « déterminé » à bon marché face à quelques milliers de malheureux. Et à la mi-avril, il a donné des visas provisoires aux immigrés entre-temps enfermés dans des véritables camps. Cela revient à leur donner le droit de gagner le pays de l’Union de leur choix, forçant ainsi la main à ses collègues européens.

Cela a provoqué une surenchère abjecte parmi les dirigeants européens : Sarkozy a fait fermer la ligne de train reliant l’Italie à la France. Il est question de suspendre les accords de Schengen qui abolissaient le contrôle aux frontières intra-communautaires, un des rares aspects positifs de cette Europe.

La Belgique a renforcé les contrôles à tous ses aéroports et le secrétaire d’Etat à l’immigration, Melchior Wathelet, a « précisé » que les immigrants tunisiens en Belgique ayant un visa n’étaient pas pour autant en séjour légal, il leur faut aussi avoir de l’argent, leurs papiers d’origine, et pouvoir justifier du but de leur séjour. C’est une véritable chasse à l’homme qui a commencé avec des dizaines d’arrestations en France et deux jusqu’à présent en Belgique.

Vraiment, elle a bonne mine, l’Europe unie, l’Europe des droits de l’homme qui se déchire à qui se montrera le plus égoïste et saura le mieux renvoyer à la misère quelques milliers de malheureux !

Depuis des mois, ces mêmes gouvernements européens ont tous prétendu défendre les « progrès de la démocratie » en Tunisie, en Libye et ailleurs. Mais dès que la situation dans le monde arabe a pour eux des conséquences concrètes, on voit que leur « démocratie » a pour les pauvres le goût des camps de réfugiés, des barbelés, des matraques et des expulsions.

La « dangereuse vague d’immigration » est un mensonge grossier. Ce n’est évidemment pas la dilution de quelques 22 000 Tunisiens arrivés en Italie, fussent-ils sans papiers, parmi les 500 millions d’Européens qui inquiète les gouvernements de l’Union. Ce qui n’empêche pas les dirigeants européens d’organiser un psychodrame autour.

C’est de la poudre aux yeux pour tenter de dissimuler une réalité sociale qui se dégrade : le chômage qui s’aggrave, la baisse dramatique du pouvoir d’achat, alors que les prix commencent à s’emballer. Pour faire oublier la politique menée par ces mêmes gouvernements européens qui vise à faire payer aux classes populaires de leurs pays les milliards distribués aux actionnaires des grandes banques et entreprises. Toute sorte de choses dont ne sont en rien responsables les 20 000 Tunisiens qui errent désespérément sur les routes pour trouver du travail et un toit. Pas plus que n’en sont responsables l’ensemble des travailleurs immigrés. Eux travaillent, produisent des richesses, pendant que les possesseurs de capitaux continuent à exploiter en toute liberté, à bloquer les salaires alors que leurs profits s’envolent, pour placer et déplacer leurs capitaux là où ça rapporte le plus, quitte à fermer des usines et à fabriquer de nouveaux chômeurs.

Alors ne nous y trompons pas : les victimes de cette agitation démagogique contre les immigrés ne seront pas seulement les candidats à l’émigration en Tunisie. C’est nous tous qui sommes visés : travailleurs de toutes origines, avec ou sans papiers, car c’est une démagogie de plus par laquelle on essaie de nous diviser entre travailleurs, de nous dresser les uns contre les autres, de nous affaiblir pour mieux nous attaquer. Et c’est surtout par cette démagogie, transformant en boucs émissaires les travailleurs immigrés, une partie de notre propre classe, qu’on voudrait nous empêcher de comprendre que nos seuls ennemis sont ceux qui nous exploitent, les patrons capitalistes, les actionnaires et tous les parasites qui s’enrichissent, même par temps de crise, en aggravant les conditions d’existence du monde du travail, ici et là-bas.